Texte écrit par Quentin Montagne
à l'exposition Le jardin aux serpents, Tokonoma — Université Rennes 2 / PTAC, 2024.
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Les yeux n’ont pas de bouches - Un court récit écrit par Robin Garnier-Wenisch
sur les œuvres de l’exposition Où chante la rivière, Chapelle de la congrégation, Peillac, 2022
Nos visages ne sont pas vraiment nos visages, ce ne sont pas les visages que nous nous sommes donné·e·s pour habitude de voir irl. On peine d’ailleurs vraiment à se deviner, faut dire aussi que le réseau est pas ouf de mon côté mais j’imagine que du tiens, là-bas au Japon, ça ne doit pas être mieux parce que nous nous parlons avec le hoquet de celleux qui s’interrompent involontairement, une histoire d’impolitesse induite par la technologie, enfin son glissement, sa friabilité.
Déjà ça, moi, ça me parle vachement parce que je me dis que c’est aussi une manière. Non, c’est pas vraiment une manière mais c’est disons un moyen de se comprendre, et déjà (même si je peux me planter) faire des œuvres c’est aussi utiliser un biais pour se comprendre, enfin pour donner quelque chose quoi.
Donc reprenons, j’ai une histoire sur le feu, une histoire avec pleins de personnages dont le premier, enfin la première (ça commence bien) n’a pas de nom, enfin non, si, si un nom mais qui n’est pas vraiment un nom, plutôt une caractéristique, un trait de caractère, elle boude : c’est une boudeuse, une boudeuse pas bien grande qui ressemble par sa forme à la silhouette de l’envol d’un polatouche. Une boudeuse- polatouche qui se serait gaufrée en s’échappant à travers la pièce pour finir dans le bas du mur, la face et le reste collés façon Tex Avery. À quelques pas de là, se trouve, presqu’en écho, une forme voisine de notre polatouche accidentée, de notre polatouche gaufrée, cette forme voisine a un nom à rallonge avec une particule qui doit conférer à un ancien grade de noblesse puisqu’on l’appelle « Vol de Nuit ». C’est donc une histoire de nuit, de ne pas y voir correctement, de mise au point difficile par manque de réseau et du coup de découpage en pleins de petits carrés mis côte à côte. C’est une histoire au carré, une démultiplication d’histoires (merde ça ne m’arrange pas en plus on manque de temps), c’est une histoire d’histoires d’indices donnés par des indics posté·e·s en étagères. Je m’égare, je reprends. En fait, oui, bon en fait je voulais aussi vous parler d’un support, du papier ancien, du papier qui aurait dû vivre sa vie de papier c’est à dire attendre qu’on le gratte avec une plume (puisque c’est un ancien et que du temps des ancien·ne·s on grattait à la plume) mais qui n’a jamais été gratté. Un ancien non gratté, devenu non gratta et chiné dans une braderie sans doute en lot, mais je me projette. Le non gratté est dans sa malle plastique, il attend qu’on le gratte, il est un potentiel en attente, il pourrait être une leçon à la con, une recette à la con, un poème à la con, c’est angoissant, on n’imagine pas ce que ça doit être. Le non gratté attend donc dans son bac, mais c’est finalement une langue qui vient se poser sur sa vieille surface vierge. Une langue inconnue, pas une langue anonyme mais une langue qu’il ne connaît pas, ce qui pourrait être compréhensible de la part d’un non gratté qui n’a pas encore eu le temps d’être recette, poème ou leçon, mais là ce n’est même pas ça : il ne sait même pas ce qu’est cette langue, il donne cette langue au chat, qui, fort de son audace insiste et se repose une fois, puis deux, puis trois et ainsi de suite jusqu’à former une pluie de pétales roses sur la surface poudreuse du non gratté qui se dit en pleurant un peu que c’est peut-être ça, la plus belle chose qui pouvait lui arriver. C’est l’histoire d’un vieux papier qui se rêvait une autre vie, un vieux papier vendu contre une bouchée de pain qui se retrouva bringuebalé d’un continent à l’autre jusqu’à ce qu’un jour ce vieux papier voit arriver sur lui une langue de chat. Il ne la vit d’ailleurs pas vraiment car les papiers ne voient rien, à moins qu’on ne prenne soin de lui dessiner des yeux mais l’écolier·e ne s’était même pas donné cette peine. Donc un vieux papier aveugle qui ne vit pas la langue, ni lui ni la boudeuse puisqu’elle était trop occupée à bouder et qu’il faisait de toutes façons déjà nuit. Non le vieux papier ne vit rien, ce fut un œil de bœuf qui s’en chargea, un œil cerclé de paupières replètes et de couleurs mélancolique qui observa la scène de loin mais n’en toucha mots à personnes car les yeux ne parlent pas et ça tout le monde le sait. C’est donc une histoire de quelque chose qui ne put être observé, ou qui put être observé mais pas raconté, une histoire à demi- racontée avec pleins de lignes et de pointillés à la place des mots.
C’est une histoire d’observation, de sensation, de questions, de doutes, d’intuitions et de quand même quelques petites certitudes. Car enfin, oui enfin, maintenant que vous me le dites, c’est presque une évidence. Non, c’est une évidence, il fallait sans doute le formuler comme ça à voix haute pour que ça prenne sens : pas besoin d’être allé à l’école ou de parler la langue pour savoir que les yeux n’ont pas de bouche.
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TOUT L’UNIVERS, texte écrit par Éva Prouteau
à l'occasion de l'exposition de restitution de la résidence d'artiste,
Centre d'art de Pontmain, 2019.
Discrète et aux aguets, douée pour enregistrer les stimulations du monde extérieur avec une intensité accrue, Rika Tanaka passe son temps à s’emparer d’objets immensément banals, et à faire surgir leur singularité. Qu’elle entreprenne le moulage d’une fraise malformée ou décide de consteller des feuilles de kaki de points à la feuille d’or, l’artiste expérimente dans un but d’élucidation permanente du monde qui l’entoure : regarder longtemps les formes et les matières qu’elle manipule, les analyser, comprendre pourquoi elles l’interpellent. L’œuvre dans son ensemble pourrait alors se lire comme un immense moodboard, une sorte de journal de bord où les surfaces stratifient les souvenirs et métamorphosent les éclats bruts du réel...
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Texte écrit par Nina Leger
pour le catalogue d'exposition Sculpter (faire à l'atelier),
Fage édition, Lyon, 2018.
Rika Tanaka travaille des matières vivantes. Elle observe la façon dont le temps marque les surfaces qui se craquellent, se fissurent et perdent leurs couleurs. Elle considère la métamorphose des volumes qui s’atrophient, se restreignent, se concentrent. Par de discrètes opérations, elle accompagne et souligne ces transformations, osant parfois l’ornement dans une pratique dont les objets rappellent l’Arte Povera, composant d’étranges natures mortes par association d’éléments végétaux, minéraux ou artificiels.
Pour Passion, elle fait courir une ligne dorée sur les crêtes d’un fruit desséché. Ayant rendu précieuse dégustation, elle place le fruit sur un socle qui, par sa ressemblance avec un bénitier, change le fruit tout à la fois en perle naturelle et en objet sacré. Une même célébration de l’objet métamorphosé par le temps anime l’Ananas sur colonne. Plaçant le fruit sec et brun sur une colonne de bois, Rika Tanaka accorde cette dernière à la peau du fruit en y gravant un motif qui semble prolonger ses écailles – à moins qu’il n’imite les alvéoles d’une ruche, comme le laisse suggérer la cire d’abeille que l’artiste instille dans le dessin du bois. Il arrive aussi que Rika Tanaka s’empare d’objet dont le temps passé, comme le fossile de corail qui, placé sur un support de plâtre, compose une blanche Île flottante. En utilisant à nouveau, et discrètement, l’or, elle travaille les alvéoles du corail qui luit alors d’une lumière étrange, comme une animation à peine perceptible. Parfois, ce n’est pas dans la durée que Rika Tanaka observe les métamorphoses des matériaux, mais plutôt en révélant leurs dessous, leurs profondeurs dissimulées. Il en va ainsi de son Tiger’s Eye, composé de pieds de tabourets qu’elle a décapés afin de révéler le dessin sous-jacent du bois, mettant au jour des nœuds pareils à des dizaines d’yeux soudain ouverts. La matière qui dormait sous le vernis est ranimée et rendue à la vie.
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Texte écrit par Quentin Montagne
à l'exposition Une question de temps, L'aparté - le lieu d'art contemporain, Iffendic, 2018.
Un capharnaüm. C’est la première impression que donne l’espace de travail de Rika Tanaka.
Une fois passé le seuil de son atelier, quelques pas seulement nous entraînent au cœur d’un véritable méandre de croquis, de volumes en plâtre, de plaques de bois, de photographies et d’une vaste panoplie d’outils et d’objets hétéroclite. C’est dans ce désordre dont l’artiste ne peut se passer que sont conçues ses productions graphiques et sculpturales. Les murs sont littéralement tapissés de dessins agrémentés de chiffres et autres notes d’abord tracés dans de vieux carnets. Bien qu’il ne s’agisse que d’esquisses, voire de pense-bêtes qui remplissent déjà plusieurs cartons empilés dans un coin de l’atelier, le choix du papier est primordial. Sa couleur, son état de conservation ou encore son motif imprimé influencent directement la main de Rika Tanaka. Quelques pages restent même vierges et rejoignent l’immense collection d’objets éparses de l’artiste : cartes anciennes, coquillages fossilisés, fruits séchés, minéraux, flacons de verre, plumes d’oiseaux, miroirs, etc. Aucun ne se distingue par sa rareté ou une quelconque valeur pécuniaire. Précautionneusement classés selon leur matérialité, leur taille ou leur origine, ils sont les germes de projets à venir. Certains engendreront des formes nouvelles et abstraites, quelques-uns se multiplieront par la technique du moulage ou de la photocopie, quand d’autres seront préservés pour leurs qualités intrinsèques. Environnée de ses matériaux de préparation, l’artiste déploie son laboratoire.
Le temps est une donnée fondamentale dans la pratique de Rika Tanaka. Pourtant, ni le labeur ni la patience observée par l’artiste ne transparaissent dans ses œuvres. Ses interventions sont ténues, discrètes, au point de se confondre avec les marques du roulis des vagues sur un coquillage ou les rognures d’insectes xylophages sur un morceau de bois. Son travail se limite parfois à un simple surlignage de ces effets de la nature auxquels on ne prête généralement pas attention. Après plusieurs mois de séchage et d’observation par exemple, la simple incrustation de feuilles d’or et d’argent relève et révèle tout à la fois le relief si particulier d’un épi de maïs. Cette mise en valeur d’objets naturels n’est pas sans rappeler la longue tradition occidentale des cabinets de curiosités. À l’instar des savants européens de la Renaissance, l’artiste se plaît d’ailleurs à réunir des éléments volontairement disparates selon des analogies de forme, de couleur et de texture. En les disposant sur des supports sobres mais néanmoins ouvragés, l’artiste dévoile toute la singularité de ces objets de rebut. Plus encore qu’à une observation méticuleuse de ces spécimens, elle nous invite à leur contemplation. Tout comme des suiseki, ces pierres à l'apparence de paysages collectionnées par les lettrés nippons, chaque élément, aussi humble soit-il, se pare de mille et un parements jusqu’à la simple peau de courgette qui, sous le regard attentif de Rika Tanaka, se transfigure en modèle cosmographique. « Ainsi le minuscule, porte étroite s'il en est, ouvre un monde. Le détail d'une chose peut être le signe d'un monde nouveau, d'un monde qui comme tous les mondes, contient les attributs de la grandeur*».
* Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1998, p.146.
